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11-09-2010
 
 
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  L’Arc en Ciel  (1963)

 Quarante-deux ans. Quarante-deux ans déjà.

            « L’Arc en Ciel » n’a pas changé.

            Immeuble-quartier au cœur de Pasteur, il égraine toujours son chapelet de constellations : Croix du Sud, Grande Ourse, Astrée, Gémeaux…

            Dans les années soixante, années béton, années pognon, un seul promoteur avait à Nice la tête dans les étoiles et ce fut le nôtre.

            Regroupés en deux ailes perpendiculaires, les trois cent soixante logements prolongés par leurs trois cent soixante balcons convergent toujours vers la cour intérieure, celle de nos rires et de nos jeux.

            Le jardin, l’asphalte rouge, les enfants au teint mat, les voitures du dimanche… Rien n’a changé.

            Rien n’a changé sauf la vie qui passe et ne revient pas…

             J’avais douze ans.

            Quelques heures auparavant, l’Opel familiale avait laissé derrière elle – et définitivement – quais de Saône et Roche de Solutré. J’abandonnais d’un seul coup le petit monde de l’HLM joyeuse de la Cité des Blanchettes, Grangeon, l’ami fidèle, les frères Bonnet, Michel, le fils de pompier, et surtout mes petites amoureuses, princesses rurales à la voix rauque. 

       Pourtant, je n’étais pas triste.

       C’est que je partageais la fierté de mes parents.

          Par le miracle du Crédit Foncier et d’un plan courant, nous étions devenus propriétaires. Propriétaires sur cette Côte d’Azur qui nous faisait tant rêver pendant les longues soirées sans télévision.

            Du premier coup d’œil, je retrouve le balcon de notre F3 au premier étage de l’entrée Bérénice.

            Je revois mon père.

            Expurgeant deux ans de déportation en lointaine Germanie et vingt de maladie subis dans les brumes incertaines de la Saône-et-Loire, mon père brûle sur la terrasse de ses rêves…

            Torse nu, il renaît, il ressuscite…

            Tête nue, visage offert au soleil, il est beau et noir de peau comme un personnage surpris dans la Kasbah de Pépé le Moko…

             Assis sur le rebord du bac à sable, aux pieds de deux palmiers probablement plus jeunes que moi, je me souviens de mes amis de cet été-là.

            Il y avait Gaston de Phnom Penh. Les enfants de la famille vietnamienne du troisième étage. Le petit-fils de l’Italien qui avait fait le Tour de France.

            Mais surtout, il y avait les petits Pieds-noirs. Joyeux et hâbleurs, ce sont eux qui m’ont initié à la Méditerranée. Une Méditerranée de là-bas dont la Méditerranée d’ici n’était que l’écho assourdi. Un là-bas où les fruits étaient plus savoureux, la mer plus chaude, les aventures plus belles.

            Avec eux, c’était tous les jours « Le Club des Cinq à Babel oued » ou « Le Petit Prince de Ghardaïa ».

            Ils ne connaissaient ni la colère, ni la tristesse, laissant leurs parents cacher leur chagrin derrière une exubérance un peu forcée…

            Cet été-là, Lolitas harissas, leurs grandes sœurs, déambulaient dans le jardin un transistor à la main, en écoutant Enrico Macias. Qu’elles étaient jolies les filles de mon nouveau pays… Entrevues entre yuccas et troènes, elles avaient la nonchalance étonnée des fauves que l’on voit surgir au cœur des forêts du Douanier Rousseau. Douloureusement inaccessibles au petit pré pubère que j’étais…

            De nos voisins proches aussi je me souviens.

            Il y avait Mariotti, le gendarme catalan à l’accent rocailleux. Un gendarme très gendarme, de ceux qui rient dans les gendarmeries…

            Il y avait aussi, et surtout, exotisme suprême dans cette mosaïque culturelle qu’était l’Arc en Ciel, Georges le Niçois. Le seul Niçois de souche qu’il nous a été donné de connaître pendant la première année de notre installation à Nice. Il était lui-même un condensé de ce qu’on peut appeler le caractère niçois.

            Avec son amour du haut pays et son indifférence à la mer, avec cette façon si particulière de vous intégrer en douceur dans les petites révélations et les lourds secrets de la ville, avec ses phrases chuchotées, à demi formulées, jamais achevées, ses clins d’œil en guise de points de suspension et ses petits coups de coude en forme d’exclamations.

            Avec cet humour pudique, si pudique qu’il en devenait virginal. Cette susceptibilité capable de nourrir une rancune tenace et obstinée.

            Avec cette conviction quasi anthropologique que la cuisine est une invention des femmes niçoises et que dans les autres pays du vaste monde, on ne fait qu’accommoder la nourriture.

            Pris dans le tourbillon de ma nouvelle vie, ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que Georges m’avait donné les clés de l’âme niçoise.

             En allant et venant sur ce qui était notre agora, je me souviens comme si c’était hier de ce mois d’août 1963, j’entends encore le rire de mes copains de jeux…

            Je me vois, entre chien et loup, évoquer avec eux mes premières expéditions dans la grande ville : l’escalier du château, mon futur collège à Bon Voyage, les berges du Paillon, la maison des nains de Carabacel, le casino municipal…

             J’ai douze ans et ma vie commence dans cette ville inconnue et mystérieuse qui pourtant me tend les bras.

            C’est que cette ville est le monde.

            Et désormais le monde m’appartient.

 

 

   
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